Salento 2018 : mythes et rites - Passeggiate - Randonner hors des sentiers battus

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Salento 2018 : mythes et rites

Carnets de voyage
Fin avril 2018, un groupe de Passeggiate est parti dans le Salento, à l’extrême sud des Pouilles. Cette randonnée compte parmi les plus belles proposées jusqu’à présent par Naturaliter. Son succès tient non seulement à la beauté du site mais aussi à la remarquable ambiance qu’ont su créer notre guide Luigina, notre accompagnateur Naturaliter Mario et tout le groupe.
 
La grotte des cerfs de Porto Badisco
La quête de symboles et les pratiques rituelles ont une origine très lointaine dans l’histoire de l’humanité. Alors qu’en France les grottes peintes de l’époque paléolithique remontent à 36 000 ans pour la grotte Chauvet-Pont d’Arc, à 27 000 ans pour la grotte Cosquer et à 19 000 ans pour Lascaux, les occupations les plus anciennes du Salento appartiennent au Paléolithique moyen (80 000 ans). De nombreuses grottes naturelles servent alors d’abri pour l’homme de Neandertal aux époques les plus reculées puis pour Homo sapiens. Leur présence dans cette région d’Italie est attestée par les fouilles archéologiques ayant mis au jour des restes humains et animaux, des ustensiles et outils en silex, des graffitis, ainsi que des gravures et des pictogrammes pariétaux de l’époque néolithique (7000 à 3000 avant J.-C. en Europe). D’importants sites mégalithiques parsèment tout le territoire, dolmens ayant abrité des sépultures collectives et menhirs probablement dédiés aux rites de fertilité et aux cycles saisonniers. 
 
Mais le plus beau témoignage du néolithique salentin réside dans la grotte des cerfs de Porto Badisco. Découverte en 1970, cette grotte constitue le complexe néolithique le plus vaste d’Europe connu jusqu’à présent. Accessible par deux entrées séparées, elle comporte trois longues galeries mesurant chacune deux cents mètres qui communiquent entre elles et s’élargissent en salles en quelques points. Mais le plus intéressant est l’ensemble des pictogrammes et inscriptions pariétaux tracés au guano de chauve-souris et à l’ocre rouge datant de 4000 à 3000 ans avant J.-C. Sont représentés des figures humaines (chasseurs) et animales (chiens, chevaux, cerfs), de nombreuses scènes de chasse au cerf, des empreintes de mains d’adolescents ainsi que des symboles et des formes géométriques qui font encore l’objet de nombreuses interprétations. La caverne a pu abriter des rites initiatiques présidés par un chamane, rites de passage de l’adolescence à l’âge adulte et rites funéraires. Luigina nous a vivement conseillé d’aller voir l’exposition qui lui est consacrée au musée d’Otrante sis dans le château aragonais, ainsi que le beau et très intéressant film en 3D qui nous permet de "visiter" virtuellement la grotte fermée au public.
 
La mosaïque d’Otrante
A partir du IXème siècle, des moines basiliens venus de l’actuelle Turquie sur la mer Noire s’installent dans le Salento puis le sud de l’Italie pour échapper aux persécutions des empereurs byzantins iconoclastes. Ils occupent d’abord les grottes naturelles du littoral, pour ensuite se déplacer vers l’intérieur des terres où ils creusent des abris puis des monastères à même la roche locale, appelés laures basiliennes, où ils peuvent exercer leur culte. Recouvertes de splendides fresques, ces constructions sont les seuls exemples architecturaux d'art antérieur au XIème siècle subsistant encore de nos jours dans les Pouilles. L’église San Pietro, érigée aux IXème et Xème siècles et première basilique d’Otrante, en constitue un exemple remarquable avec ses fresques des Xème et XIème siècles représentant des scènes du Nouveau Testament et des portraits de saints.
Après nous avoir résumé l’histoire de la ville à l’époque médiévale, Luigina nous conduit sur la place de la cathédrale édifiée de 1068 à 1088 en pierre calcaire blanche du pays et dédiée à la Vierge de l'Annonciation. Gravement endommagée suite à l’invasion turque de 1480, puis devenue une mosquée jusqu’à la libération de la ville par les Aragonais un an plus tard, l’église est reconstruite et de nouveaux éléments architecturaux y sont ajoutés. La façade sobre est ornée d’une rosace de cette époque qui surmonte un portail baroque du XVIIème. L’intérieur est formé de trois nefs délimitées par deux rangées de cinq colonnes corinthiennes en granit soutenant de grandes arches. Des traces de fresques byzantines subsistent sur quelques murs ainsi que dans la crypte. La chapelle des Martyrs terminant la nef droite abrite dans sept grandes armoires vitrées les ossements des martyrs d’Otrante, huit cents habitants massacrés et décapités par les Turcs le 14 août 1480 pour avoir refusé d’abjurer leur foi chrétienne. 
 
Mais l’élément le plus fascinant est le pavement en mosaïque couvrant les nefs, le chœur et l’abside, conçu comme une immense bande dessinée. Commandée par premier archevêque de la ville en 1163, elle est exécutée en deux ans par un groupe d’artisans mené par un moine basilien, Pantaleone, venu du monastère de Saint-Nicolas de Casole. C’est une œuvre très étrange représentant des scènes de l’Ancien Testament (le châtiment d’Adam et Eve, le déluge et l’arche de Noé, la tour de Babel, Caïn et Abel, le rameau d’olivier symbolisant la paix) mêlées à un bestiaire médiéval (éléphants, griffons, cervidés, serpents, oiseaux et bêtes fantasmagoriques) et des scènes de cavalerie. Les images s’organisent autour d’un immense arbre de vie courant au centre du pavement depuis la porte principale jusqu’à un peu plus de la moitié de la nef où il est prolongé par un grand rectangle contenant les douze mois de l’année et les travaux qui y sont associés. 
 
Dans le chœur, face à l’autel, un grand carré renferme les signes du zodiaque. Ailleurs on peut voir les représentations et noms du roi Arthur, de Charlemagne et d’Alexandre le Grand soulevé par deux griffons, ainsi que le nom de Pantaleone au-dessus d’un personnage chevauchant une autruche, et bien d’autres signes dont le sens nous échappe. 
La mosaïque peut être vue comme un immense tapis de prière fait pour édifier les fidèles dont très peu savaient lire à l’époque. Elle comporte de nombreux symboles d’origines culturelles diverses tenant de l’art oriental et occidental. S’agissant d’un arbre de vie, y sont représentés les vicissitudes de l’existence humaine, depuis le péché originel jusqu’au jugement dernier, des figures humaines et animales, des prières, des scènes religieuses, des scènes païennes, des événements historiques, la lutte continuelle entre les forces du bien et celles du mal. On imagine une sorte de long voyage dans la conscience humaine suivant un chemin de rédemption labyrinthique que doit emprunter l’homme, en lutte constante contre le vice, pour enfin trouver la paix.
 
Gallipoli, les oratoires et les corporations de métiers
Les corporations de métiers, essentiellement d’origine urbaine, existent en Europe depuis le Moyen Âge. Malgré les soubresauts de l’histoire, elles atteignent leur apogée au XVIème et au début du XVIIème siècle. En France, en raison des abus de privilèges qui leur sont reprochés, Louis XVI décrète leur abolition en 1776 mais leur disparition effective n’interviendra qu’après la Révolution française et avec l’essor du capitalisme en Europe. Les associations compagnonniques naissent beaucoup plus tard, dès la fin du XIXème siècle, mais l’esprit des corporations subsiste. Les compagnons cultivent les valeurs éthiques du travail bien fait, de la richesse de l'expérience pratique et de la transmission des savoirs et savoir-faire. Depuis le début du XXIème siècle, le compagnonnage évolue vers une plus grande ouverture, notamment par l'accueil de jeunes filles dans ses centres de formation. La formation repose sur l’apprentissage, la vie en communauté et le voyage représenté par le Tour de France. Cependant les traditions et les rites persistent dans l’organisation interne. Pour être admis dans la communauté, les jeunes apprentis doivent franchir un certain nombre d’étapes liées à leur niveau de compétence. Le travail d’adoption inaugure la vie du compagnon qui sera admis dans la confrérie seulement après avoir réalisé son travail de réception ou  "chef-d’œuvre" et achevé son Tour de France. Ce parcours initiatique dure plusieurs années. Une fois reçu, chaque compagnon choisit un nom en rapport avec sa région d’origine ou d’adoption et son tempérament, par exemple, Artésien la Fraternité, ou Vendéen la Persévérance, ou encore Franc-Comtois la Fidélité. Il reçoit ses attributs, une canne dont le pommeau arrive à la hauteur du cœur et une sorte d’écharpe en velours (dénommée Couleur) à la couleur de la corporation et en portant les insignes marqués au fer chaud, qui est mise en bandoulière lors des cérémonies.
 
En Italie, les corporations de marchands et d’artisans existent aussi depuis le Moyen Âge. Elles sont issues de confréries à caractère religieux ou non. Les associations de marchands apparaissent d’abord, dès le XIIème siècle, et acquièrent une influence croissante dans la cité. Les autres corporations de métiers viennent ensuite progressivement. En Italie méridionale, les corporations sont soumises à l’autorité du souverain local jusqu’à la moitié du XIVème siècle. Abolies durant la seconde moitié du XVIIIème, elles persistent encore de nos jours sous d’autres formes. Si, en France, les associations compagnonniques n’ont plus de caractère religieux, il n’en va pas de même en Italie où cette imprégnation est encore très forte.
Perle du Salento sur la mer Ionienne, la veille ville de Gallipoli, sise sur une île reliée à la terre ferme par un ancien pont, renferme un riche patrimoine, notamment des XVIIème et XVIIIème siècles, hérité de l'activité portuaire de la cité : murailles d’enceinte, nombreuses églises, palais nobiliaires, château du XII-XIVème remanié par les Angevins et les Aragonais, tous construits en pierre calcaire du pays (carparo ou tuf calcaire). 
 
L’île est entourée de remparts d’un kilomètre et demi de circonférence. En déambulant tout autour de la vieille ville, l’on aperçoit des petites églises de style baroque un peu particulières puisqu’elles présentent deux portes d’entrée en façade au lieu d’une seule comme dans les églises classiques. Ces églises tournées vers la mer sont en fait des oratoires, lieux de culte, généralement de petites dimensions, réservés à un groupe particulier de personnes ou à une communauté religieuse. A Gallipoli, leur construction était financée par les corporations de métiers, chaque confrérie ayant sa propre église dont la richesse architecturale et les ornements intérieurs dénotaient son importance. Les confréries sont mixtes. Chacune possède un habit de cérémonie avec ses propres couleurs : tunique à capuchon, cordon à la taille, mozette (courte pèlerine descendant jusqu'à la ceinture et boutonnée sur le devant) et gants. Par exemple, l’église Santa Maria degli Angeli construite au XVIIème siècle pour la confrérie des pêcheurs et des paysans dont la tenue est blanche et bleu azur ; l’église S.S. Crocefisso de la très ancienne et puissante confrérie des tonneliers au costume rouge et turquoise ; l’église Santa Maria della Purità de la confrérie des dockers habillés en blanc et jaune paille.
En pénétrant dans l’oratoire à façade sobre, ce qui frappe d’emblée est la disposition du mobilier intérieur qu’on ne trouve nulle part ailleurs. Entre les deux portes d’entrée, se trouve une sorte de comptoir en bois richement sculpté ou peint derrière lequel trois fauteuils sont destinés au prieur et à ses assistants. De part et d’autre de la nef sont alignées des stalles en bois sculpté ou peint. Quelques-unes portent une petite plaque indiquant la fonction de la personne qui l’occupe (cancelliere, tesoriere, segretario, gonfaloniere, infermiere). Face à l’autel séculier de la confrérie, tout au fond de la nef, l’autel et les objets liturgiques complètent le mobilier. Les murs peuvent être recouverts de tableaux illustrant des épisodes de la vie de la sainte patronne ou du saint patron de l’église.
 
Luigina nous fait visiter quelques-unes de ces églises. Nous avons rendez-vous avec le prieur de l’oratoire Santa Maria della Purità construit pour la riche et puissante confrérie des dockers entre 1662 et 1665, le plus ancien de Gallipoli. Après nous avoir raconté l’histoire de l’église et de la confrérie, le prieur nous montre la très belle architecture intérieure avec ses stalles en bois peint et gravé du XVIIIème, le pavement en majolique, les murs recouverts de grandes toiles du XVIIIème représentant des scènes de l’Ancien Testament et d’exceptionnelles fresques du XVIIème redécouvertes récemment et cachées sous un des tableaux escamotable.
Les confréries jouent un rôle très important dans la vie de la cité. Elles organisent, entre autres, les cérémonies de la semaine sainte qui portent dans la rue le mystère de la mort du Christ. Les habitants vivent alors au rythme des célébrations et des processions. Les dix confréries en sont les protagonistes, elles animent et perpétuent des rites antiques et ancestraux. Plus de cinq cents confrères et consœurs mènent les processions, tous revêtus de la tunique de leur communauté et portant la capuche à pointe allongée qui recouvre entièrement le visage sauf les yeux.
 
Luigina
En randonnée, il y a beaucoup de bons moments de partage mais très peu de moments rares. Le dernier jour de notre randonnée, après un somptueux pique-nique, Luigina nous conduit à travers une pinède de Porto Selvaggio. Après quelques minutes de marche, elle nous fait asseoir à l’ombre des pins. Spontanément nous formons un cercle. Luigina nous raconte alors comment elle est devenue guide de randonnée. Après une adolescence chaotique, sa vie est faite d’impasses, tant dans les études que pour les projets professionnels. Une vie d’errance et d’incertitude. La marche devient un exutoire. Luigina ira en Espagne sur le chemin de Compostelle puis fera une partie de la via Francigena en Italie. Elle entrevoit enfin un avenir possible dans le métier de guide et entame une formation. Il y a quelques années, une association de randonnée des Pouilles lui fait confiance et, la chance n’arrivant jamais tout à fait par hasard, un jour la sollicite pour remplacer un collègue au pied-levé. Succès complet. 
 
Luigina rencontre alors Andrea Laurenzano qui lui propose une collaboration régulière avec Naturaliter. Elle travaille dorénavant pour diverses associations de randonnée sur tout le territoire des Pouilles et un peu en Calabre. Cet émouvant récit n’a été possible que grâce à la cohésion de notre groupe et parce qu’un climat de confiance réciproque s’était créé entre Luigina et nous depuis le début de la semaine. Luigina est une personne rare. Elle aime son pays et aime le faire connaître sous ses aspects les moins convenus, dans le droit-fil de l’esprit Passeggiate.
 
Homo sapiens
Originaire d’Afrique, Homo sapiens a bien failli disparaître au moment de la dernière glaciation, il y 100 000 ans. Il ne doit sa survie en tant qu’espèce qu’à sa créativité et à sa capacité d’entraide. Sans cette solidarité, le chaos ambiant était synonyme de mort. Les rites chamaniques, rites d’initiation, rites de passage entre les âges de la vie et rites funéraires, étaient essentiels à la survie du groupe. Ils servaient à canaliser les émotions individuelles et à protéger le groupe contre les menaces extérieures en renforçant sa cohésion. Selon le préhistorien Leroi-Gourhan, l’image dans l’art pariétal serait une sorte de condensé symbolique de mythes visant à donner un sens au monde extérieur et à réduire l’anxiété face à ses dangers potentiels. Expression collective de l’imaginaire, le mythe est aussi une connaissance qui a besoin d’être transmise. Il constitue le fil rouge d’un récit, la trame des croyances et des légendes, à transmission d’abord orale. Sa représentation en images et symboles possède cependant une liberté et un pouvoir suggestif supérieurs à ceux de l’écriture. La grotte préhistorique peut donc être vue comme un contenant destiné à préserver cet élément narratif, élément narratif qui prédomine aussi dans la mosaïque d’Otrante et dans les cérémonies et processions des confréries de Gallipoli. De même que l’être humain a besoin de cohérence pour élaborer son récit personnel, la société a besoin d’un récit collectif en élaboration constante pour le maintien de sa cohésion et de son bien-être. 
La randonnée avec Passeggiate, ce n’est pas seulement la marche et l’exploration de nouveaux horizons, c’est aussi la rencontre avec l’autre et le lien social basé sur le respect des autres et le partage. De ce point de vue, le Salento compte parmi les randonnées les plus en harmonie avec l’esprit Naturaliter. 
Andrée Houmard-Letendre, mai 2018


 
 
 
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