Matera et la Lucanie, des ténèbres à la lumière - Passeggiate - Randonner hors des sentiers battus

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Matera et la Lucanie, des ténèbres à la lumière

Carnets de voyage
En mai 2017, nous étions une vingtaine de Passeggiate à partir en Basilicate. Notre périple nous a menés de Maratea, sur la mer Tyrrhénienne, jusqu’à Matera, en passant par le Mont Sirino, le Lagonegro, le haut-plateau de la Lauria, Viggiano et les Dolomites lucaniennes, sur les chemins et sentiers de pèlerinage encore empruntés de nos jours par les habitants soucieux de perpétuer les traditions religieuses de leurs ancêtres. Impossible de rester indifférent devant la diversité des paysages et tant de beauté souvent cachée. Longtemps méconnue, voire ignorée, la Basilicate commence à peine à livrer ses secrets tout en résistant encore, heureusement, aux dérives du monde moderne.
 
L’Enfer de Dante
En 1935, Carlo Levi, médecin, peintre et écrivain, est arrêté par le régime fasciste et exilé aux confins de la Lucanie, la Basilicate d'aujourd'hui, à Grassano, puis à Aliano. Il visite les Sassi de Matera au moment où ceux-ci vivent une catastrophe humanitaire amorcée deux siècles auparavant. Dès la fin du XVIIIème siècle, le nombre d’habitants augmente de manière exponentielle, de nouvelles habitations sont rajoutées sur les précédentes, causant la perte des jardins et des potagers. L’eau des citernes vient à manquer. Les familles vivent avec les animaux dans une misère et des conditions d’hygiène indicibles. La mortalité infantile est quatre fois supérieure à la moyenne nationale. Matera est qualifiée de "honte nationale". Levi raconte cet exil forcé dans Le Christ s’est arrêté à Éboli qui paraît en 1945 et dont la fin est un véritable réquisitoire pour la défense du Mezzogiorno et contre les injustices sociales et les problèmes de ces régions complètement abandonnées par Rome.
 
Durant cette période, Carlo Levi reçoit peu de visites. Matera ne peut que frapper les rares personnes qui s’y aventurent. 
 
 Écoutons plutôt la sœur de l’écrivain :
"J’arrivai à Matera vers onze heures du matin. J’avais lu dans le guide que c’était une ville pittoresque, qui valait d’être visitée, qu’il y avait un musée d’art ancien et de curieuses habitations de l’époque troglodyte. Mais lorsque je sortis de la gare - un édifice moderne et plutôt luxueux - je regardai en vain autour de moi, cherchant la ville des yeux. La ville n’existait pas… Je m’éloignai encore un peu de la gare et j’arrivai à une route bordée d’un côté par de vieilles maisons, de l’autre par un précipice. Dans ce précipice se trouve Matera… La forme de ce ravin était étrange, on aurait dit deux moitiés d’entonnoir, placées l’une à côté de l’autre, séparées par un petit éperon et réunies à la base en une pointe, où l’on apercevait d’en haut une église blanche, Santa Maria de Idris, qui semblait sortir de sous la terre ; les cônes renversés, ces entonnoirs s’appellent Sassi : Sasso Caveoso et Sasso Barisano.
 
C’est ainsi, qu’à l’école, nous nous représentions l’enfer de Dante. Je commençai, moi aussi, à descendre par un chemin muletier de cercle en cercle. Le sentier extrêmement étroit qui descendait en serpentant passait sur les toits des maisons, si on peut les appeler ainsi. Ce sont des grottes creusées dans la paroi d’argile durcie du ravin, chacune d’elles a une façade sur le devant, certaines sont même belles, avec de modestes ornements du XVIIIème siècle… C’est par cet espace étroit entre les façades et la paroi que passe la route qui est en même temps un toit pour ceux qui habitent en dessous. Les portes étaient ouvertes à cause de la chaleur. Je regardais en passant et j’apercevais l’intérieur des grottes, qui ne voient le jour et ne reçoivent l’air que par la porte. Certaines n’en ont même pas, on y entre par le haut, au moyen de trappes et d’échelles. Dans ces trous sombres, entre les murs de terre je voyais les lits, le pauvre mobilier, les hardes étendues. Sur le plancher étaient allongés les chiens, les brebis, les chèvres, les cochons. Chaque famille n’a, en général, qu’une seule de ces grottes pour toute habitation et ils y dorment tous ensemble, hommes, femmes, enfants et bêtes. Vingt mille personnes vivent ainsi. 
 
Des enfants, il y en avait un nombre infini… Je n’ai jamais eu une telle vision de misère, et pourtant je suis habituée, c’est mon métier (1), à voir chaque jour des dizaines d’enfants pauvres, malades et mal soignés. Mais un spectacle comme celui d’hier, je ne l’aurais même pas imaginé… Il me semblait, sous ce soleil aveuglant, être tombée au milieu d’une ville frappée par la peste. Je continuai à descendre au fond du puits, vers l’église et une foule d’enfants, toujours croissante, me suivait à quelques pas de distance. Ils criaient quelque chose mais je ne parvenais pas à saisir ce qu’ils disaient dans leur jargon incompréhensible. Je crus qu’ils demandaient l’aumône et je m’arrêtai. Alors seulement je pus distinguer les paroles qu’ils criaient, maintenant, tous en chœur : "Signorina, dammi u chini ! Mademoiselle, donne-moi de la quinine !" Je distribuai le peu de monnaie que j’avais sur moi, pour qu’ils s’achètent des bonbons ; mais ce n’était pas cela qu’ils voulaient, et ils continuaient tristes et obstinés, à réclamer la quinine.
 
Nous venions d’arriver au fond du trou, à Santa Maria de Idris, une belle église baroque, et en levant les yeux je vis enfin apparaître, comme un mur oblique, Matera toute entière. De là on dirait presque une ville comme les autres, les façades des grottes, qui ressemblent à des maisons, blanches et alignées, me regardaient par les yeux noirs de leurs portes. C’est vraiment une très belle ville, pittoresque et saisissante". (2)
 
Libéré en mai 1936, Carlo Levi n'aura de cesse de dénoncer la situation désastreuse de la Lucanie. Il y restera toujours attaché, jusqu'à sa mort à Rome en janvier 1975, et demandera à y être enseveli. Il repose aujourd’hui à Aliano.  
 
En 1951 et 52, Henri Cartier-Bresson se rend en Lucanie sur invitation d’une Commission d’études de la ville et de la campagne de Matera. Comme Carlo Levi, son sentiment est partagé entre l’effroi et l’empathie. Il entend documenter les divers aspects de la réalité historique et sociale de la Lucanie à laquelle il se sent particulièrement attaché et sensibiliser le public à la tragédie des Lucaniens et au problème méridional. Ses images révèlent au monde les dures conditions de vie des habitants, leur profonde indigence, l’analphabétisme, l’état sanitaire déplorable. Reflet fidèle de la réalité, à la fois sensibles et poétiques, elles sont empreintes d’une grande humanité et d’un profond respect envers les gens. Le photographe revient vingt ans plus tard pour, cette fois, mettre en lumière les immenses efforts accomplis pour assécher les zones marécageuses et éradiquer la malaria, distribuer des terres aux paysans et assainir les Sassi, après la construction du bourg La Martella, le lancement de grands travaux à Potenza et les implantations industrielles du Val Basento.
 
Matera, ville palimpseste
Matera occupe le flanc ouest d'un profond ravin creusé par un étroit cours d'eau, la Gravina. La vieille ville est partagée en deux grands quartiers de taille inégale, nommés Sassi, qui sont séparés par un éperon rocheux où s'insère le quartier Civita, premier noyau habité, érigé sur une antique acropole, constitué autour de la Cathédrale romane Santa Maria della Bruna (XIIIème siècle), et autrefois occupé par l'aristocratie. Au sud, le Sasso Caveoso, le plus spacieux et pittoresque, épouse la forme de la cavea d'un amphithéâtre romain (gradins où s’asseyaient les spectateurs) où s’étagent les maisons troglodytes. Celles-ci ne comprennent souvent qu'une façade maçonnée, percée d'une porte surmontée d'une petite fenêtre, qui vient fermer un espace creusé dans la roche. Ce quartier était réservé aux gens les plus pauvres. Au nord-ouest, le Sasso Barisano est fait de maisons souvent augmentées d’extensions plus importantes surmontées d’un toit pouvant former une terrasse ou servir de passage entre les maisons du haut. Groupées autour d'une cour commune, plusieurs habitations partagent un certain nombre d'installations, dont une citerne creusée dans la roche et approvisionnée par l'eau de pluie recueillie sur le plateau. Ce quartier est le plus riche en portails sculptés et ornements. D'autres bâtiments atteignent la dimension de palais Renaissance de deux ou trois étages prolongés de cavités plus ou moins étendues dans les flancs du ravin, pièces à vivre, mais surtout caves et citernes. Cet habitat troglodyte creusé dans le tuf, une roche calcaire tendre, s'étage sur plusieurs niveaux, parfois une dizaine. L'ensemble forme ainsi un système urbain complexe, parcouru d'escaliers et de ruelles étroites, où les constructions se superposent aux cavités naturelles et artificielles aménagées.
 
Hors des Sassi, plus à l’ouest sur le plateau, à partir de la Piazza Vittorio Veneto, s’étend la partie plus récente appelée le Piano qui formait l'axe principal de la ville aux XVIIème et XVIIIème siècles, la place Vittorio Veneto constituant la ligne de démarcation entre les quartiers pauvres des Sassi et les quartiers bourgeois du Piano.
Au-delà des Sassi, sur le versant opposé du ravin de la Gravina, se déploie le haut plateau calcaire de la Murgia avec ses failles profondes, ses ravins, ses rochers et ses grottes. Il abrite le Parc archéologique des Églises rupestres de Matera qui comprend environ cent cinquante églises creusées par les communautés monastiques qui s'y sont succédé, essentiellement entre le VIIIème et le XIVème siècles, dont certaines sont décorées de fresques. On y trouve aussi de nombreux sites archéologiques datant du paléolithique et du néolithique.
Matera présente des traces d’occupation humaine continue depuis le paléolithique jusqu’au milieu du XXème siècle. L’utilisation initiale des grottes naturelles s'est intensifiée à partir du VIIIème siècle lorsque la ville a commencé à dépasser les limites de ses murs défensifs datant de l’époque romaine, bâtis tout autour de la Civita. Les premières maisons sont de simples grottes entourées d’un mur fait de blocs extraits des Sassi. Dès le Moyen Âge, la ville se développe sur le flanc ouest du ravin de la Gravina.
 
En 1952 et 1953, suite au vote de la loi Gasperi, les habitants des Sassi, entre seize et vingt mille personnes, sont contraints d’abandonner leurs maisons pour être transférés dans de nouveaux quartiers aux loyers modestes. Les Sassi deviennent alors propriété de l'État. Suit une longue période d’abandon complet, mais le centre historique réussit néanmoins à conserver son caractère millénaire. Dans les années 1960, un vaste programme d’aménagement est mis en place impliquant les meilleurs urbanistes du pays pour créer de nouveaux quartiers, tout en essayant de préserver l'âme des Sassi. Les maisons troglodytes existent toujours mais elles ont été aménagées pour être habitées avec tout le confort moderne ou être visitées. Ce programme se poursuit encore et s’est même intensifié ces dernières années. Classée au Patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1993, Matera sera la Capitale européenne de la culture en 2019. Grâce à cette investiture, la cité et la Basilicate toute entière sortent enfin et définitivement de la zone d’ombre où elles étaient reléguées jusqu’à présent.  
 
Aujourd'hui la cité populaire des Sassi et la Civita aristocratique et médiévale nous semblent immobiles et figées dans la pierre calcaire depuis des siècles mais elles sont en fait un palimpseste en remaniement constant.
 
Matera, un modèle d'écosystème et de vie communautaire
De nos jours, il est bien difficile d’imaginer Matera telle qu'elle était dans les années 1950. Néanmoins, les historiens s'accordent à dire que les Sassi et le Parc des églises rupestres de Matera sont un exemple remarquable d’occupation des sols et d’installation troglodyte parfaitement adaptées à sa situation géomorphologique et à son écosystème, et ce, depuis la préhistoire. Les Sassi sont un exemple exceptionnel d'utilisation rationnelle des ressources naturelles locales : le terrain, l'eau et l'énergie solaire. Ils montrent l’évolution d’une culture qui est restée, au fil du temps, en parfaite harmonie avec son cadre naturel. La construction et l’organisation apparemment chaotique des maisons étaient en fait pensées pour assurer leur stabilité thermique autour de 15°C et utiliser au mieux la lumière solaire. Celles-ci étaient regroupées autour de petites places où le puits et le four à pain constituaient le cœur de la communauté. Cet habitat était un modèle de vie sociale, d'entraide et de solidarité communautaires, si bien que le déplacement forcé de 1952 fut vécu comme une véritable déportation par les familles attachées à leur environnement pourtant misérable. De retour à Matera en 1973, Cartier-Bresson a su exprimer en images le contraste entre la marche forcée vers la modernité de la Lucanie et l’inertie inhérente aux traditions. Il a fallu au moins deux générations pour qu’enfin les habitants ne se sentent plus dépossédés de leur terre, se réapproprient leur histoire et prennent en main leur destin.
 
Palombaro Lungo, la cathédrale souterraine
Une des réalisations humaines les plus remarquables de Matera est sans conteste l'immense réservoir d'eau situé sous la place Vittorio Veneto, le Palombaro Lungo, construit au XIXème siècle pour remplacer l'ancien système de recueil des eaux de pluie de la cité. Désaffecté depuis 1920, il est redécouvert encore rempli d'eau en 1991 par quelques érudits passionnés d'histoire de Matera. D'une capacité de cinq millions de litres, la cavité mesure cinquante mètres de longueur sur seize mètres de profondeur. Ses murs en tuf, de forme arrondie pour pouvoir résister aux fortes pressions de l'eau sur les parois, sont recouverts d'un enduit spécial, le coccio pesto, un mélange d’argile et de paille, qui assure une étanchéité parfaite, encore efficace de nos jours. En réalité, la citerne faisait partie d'un immense système de recueil des eaux qui s'étendait sous les Sassi comme les racines d'un arbre. Au-delà de ce réseau, le complexe hydraulique comprenait de nombreuses autres citernes, plus petites et reliées entre elles. Le Palombaro, qui signifie littéralement "scaphandrier ou plongeur", servait à approvisionner toutes les maisons situées au niveau du Piano. L'eau était puisée avec des seaux par des ouvertures situées sur la place Vittorio Veneto. Les eaux de pluie se mélangeaient à celles d'une source située sur la colline du Lapillo. Au fil du temps, avec l'expansion démographique, le réservoir original subit de nombreuses modifications et annexions de citernes contiguës plus petites pour en augmenter la capacité.
 
Palombaro Lungo fut réalisé avec une connaissance et une maîtrise parfaites en matière de systèmes hydrauliques. Il faut se représenter l'ampleur de la tâche accomplie à main d'homme en plusieurs phases dès le XVIème siècle. Aujourd'hui, il ne reçoit plus les eaux de pluie mais il contient encore les eaux de source souterraine. La cavité est aménagée pour pouvoir y accéder et la visiter au moyen d'escaliers et de passerelles métalliques. Accompagnés d'une guide, nous progressons vers le fond dans une atmosphère humide et sous un faible éclairage. Sur les paliers disposés à intervalles réguliers, notre guide nous raconte l'histoire de la citerne liée à celle de Matera. Les murs renvoient faiblement l'écho. Le groupe d'Italiens qui nous accompagne écoute en silence. La guide attire notre attention sur les courbes douces des parois dont le sommet arrondi est souligné de bandes de couleur rouge, noire ou ocre, laissées par les différents niveaux d'eau au fil du temps. On dirait les fresques d'une église. Car le Palombaro Lungo peut être vu comme une cathédrale "en négatif". Les bâtisseurs de cathédrale partaient d'un espace vide pour ériger un vaste édifice en volume architecturé. Ici, la grande citerne est une cavité creusée dans un volume plein en épousant des formes arrondies et parfaitement lisses. Un chef-d’œuvre souterrain tout aussi noble que la magnifique Cathédrale Santa Maria della Bruna située à proximité. Des habitants de Matera, Henri Cartier-Bresson disait qu’un peuple ayant bâti de si belles cathédrales ne pouvait être misérable.

Terre de contrastes, la Lucanie n’en finit plus de nous étonner par cette opposition constante entre le plein et le vide, le visible et l’invisible, le fait historique officiel et l’émergence plus récente d’un récit collectif. En photographie argentique, des zones sombres du film négatif naissent les parties lumineuses de la photo finie. A Matera, des ténèbres des Sassi est née la ville lumineuse d'aujourd'hui. Que de chemin parcouru depuis les années 1950 !

Andrée Houmard-Letendre, octobre 2017

(1) La sœur de Carlo Levi était aussi médecin.
(2) Carlo Levi, Le Christ s’est arrêté à Éboli, éditions Gallimard, collection Folio




 
 
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